Le grand contact

Ils étaient apparus comme ça, dans le ciel parisien d’un mois d’août étouffant. La rencontre. Ce que beaucoup espéraient, que peu redoutaient, se produisit. Aucun bruit, aucun déplacement, ils étaient juste là, parmi nous. Leur revendication semblait pacifique : ils souhaitaient chercher, avec notre accord, l’individu le plus sage de notre planète. Leur définition de la Sagesse semblait s’apparenter au Stoïcisme terrien. Saisis, nous l’avons accepté. Alors ils construisirent des avant-postes un peu partout et se mirent à auditionner un à un, chaque habitant.

Des cris dans un des couloirs de l’avant-poste.
_ …j’suis qu’un crétin, moi ! Faites ce que vous avez à faire…
Deux colosses humanoïdes traînent Seinhart dans une pièce fortement éclairée et l’asseyent de force en face de l’instructeur lui-même assis derrière une table en acier alors qu’il enchaîne en se débattant.
_ Évitons de perdre notre temps, ok ? Je souffre d’un trouble psychiatrique, ok ? Je ne suis pas celui que…
_ Détendez-vous, jeune homme. le coupe-t-il avec un accent indéfinissable.
Un silence s’installe alors que la respiration de Seinhart s’apaise. L’instructeur est d’un calme olympien. Rien ne transparaît. Étrangement, son regard semble bienveillant.
_ Là, comme ça, c’est bien… Nous allons passer un petit moment ensemble et discuter, tout simplement. Ok ?
Seinhart ne peut réprimer un sourire en coin alors que l’instructeur essaie subtilement de créer un lien mobilisant l’affect.
_ Je suis débile, vous comprenez. Un vrai idiot…
_ Connaissez-vous Dostoïevski ? l’interrompt-il de nouveau.
_ De nom.
_ Il a écrit un roman intitulé “L’idiot”, vous savez. N’est pas le plus idiot celui que l’on croit…
_ Comment faut-il que je vous le dise ? Je suis nul en tout !
_ Vous avez su vous cacher, n’est-ce pas ? Vous fondre dans le paysage, comme vous dites dans votre langue.
_ Vous vous trompez. Je n’ai fait que foirer ma vie, c’est tout.
_ Le bœuf n’a jamais réussi à se faire plus petit que la grenouille. continue l’instructeur, toujours sur le même ton assuré.
Un nouveau silence.
_ Qu’est-ce que je dois faire pour vous faire comprendre que je ne suis pas celui que vous recherchez ?
_ Si vous le voulez bien, nous allons faire un petit test.
Il fait un signe en direction de la porte. Elle s’ouvre et une religieuse apporte, posée sur un écrin de velours, une boule en verre de la taille d’un poing. Seinhart l’observe. Il a subitement très mal à la tête et des images d’explosions défilent devant ses yeux pendant quelques dixièmes de seconde puis plus rien.
_ Qu’avez-vous vu, jeune homme ?
Seinhart relève la tête et plonge son regard dans celui de l’instructeur.
_ Le feu nucléaire.
_ Et quelle espèce était impactée ? La votre ou la mienne ?
_ Les deux.
L’instructeur refait le même signe en direction de la porte. Une scène similaire se reproduit mais l’objet est cette fois-ci un morceau d’un matériau qu’il n’a jamais vu de sa vie. Il se sent aussitôt très calme. Comme si tout était merveilleux dans le meilleur des deux mondes.
_ Et là, comment vous sentez-vous ?
_ Bizarre.
_ C’est-à-dire ? Il est très important que vous me répondiez le plus justement possible.
_ Détendu.
L’instructeur se lève brusquement et se met à faire les cent pas.
_ Je savais que ce jour viendrait et je suis sûr que vous aussi. Le Grand Contact.
_ Je suis mégalomane, moi. C’est tout. Alors oui, j’ai eu tendance à me projeter dans quelque chose de grand mais les épreuves de la vie m’ont vite fait comprendre que j’me trompais…
L’instructeur se rassoit et se penche en avant, posant ses coudes sur la table.
_ Nous avons une prophétie chez nous : le Grand Contact aura lieu le jour où il ne pourra en être autrement. Ce jour est venu. Nous allons faire de grandes choses ensemble.
_ Quoi ? Vous me foutez pas au compacteur ?
_ Toute cette histoire de compacteur est un mythe. Nous vous mettons un à un à l’abri dans d’autres mondes. Voilà la vérité.
_ A l’abri de quoi, bon sang ?
_ Ils sont en déjà en route…

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